Frontières et Itinéraires en Europe du Moyen Âge au XXe siècle. Des documents aux cartes.

2017-...

Des documents aux cartes.

L’attention, voire les préoccupations renouvelées par l’actualité, relatives à la notion de frontière et à sa conception plus ou moins ouverte et surtout fermée, ne peuvent manquer d’interpeler l’historien. Ce séminaire d’axe se fixe pour objet de réexaminer dans le temps long le phénomène de frontière et sa genèse, en particulier en Europe, en prêtant une attention toute particulière aux logiques de leur franchissement qui dessinent des itinéraires répondant souvent à d’autres logiques spatiales, cependant indissociables et complémentaires. Il a également pour ambition de mener une réflexion et de contribuer à définir les lignes et axes qui ont divisé, mais aussi structuré l’espace européen dans un passé plus ou moins lointain, non sans conséquences sur les réalités de l’époque contemporaine, à la lumière d’approches historiographiques et méthodologiques récentes renouvelant ces problématiques.

1.      Perspectives de renouveau dans l’approche du concept de frontière

Ce projet de séminaire d’axe vise tout d’abord à analyser le concept de frontière.Ses principaux buts consistent à rendre compte du processus de construction de celle-ci, à retracer les logiques de mutationsdes frontièreset de leurs délimitations spatiales en Europe, du Moyen Âge au XXe siècle. Il s’agit de considérer les frontières à travers leurs aspects géopolitiques, économiques, culturels... Elles pourront en outre faire l’objet d’une approche en tant que représentations mentales de limites assignées à un territoire habité, dominé ou revendiqué. Ces phénomènes de délimitation seront examinés à l’aune des renouvellements historiographiques récents, qu’il s’agisse des histoires globale et connectée, ou encore de l’histoire sociale et culturelle[1]. Ce projet entend enfin s’inspirer du concept de spatialité qui s’attache à considérer l’espace et singulièrement les limites que les hommes lui assignent, par « des pratiques, des représentations, des lexiques, des images selon les contextes »[2]. Ce concept permet une approche globale renouvelée de la frontière par le prisme spatial.

Compte tenu de l’étendue de l’espace considéré, le projet vise plus particulièrement à étudier les frontières dans ou aux limites des mondes germaniques, ainsi que dans les zones de contacts entre chrétiens et musulmans en Europe, pour apporter un contre-champ complémentaire (en péninsule Ibérique au Moyen Âge ; puis dans les Balkans à partir du milieu du XIVes., voire à travers la Méditerranée, qui à bien des égards fait office de frontière). L’attention sera donc en particulier portée sur les frontières situées dans des zones de contact religieux et (ou) linguistique qui ont constitué d’importants enjeux politiques. Ces limites sont aussi censées démarquer des identités, perçues comme résolument différentes.

2.       La frontière, espace de confins

En prêtant une attention particulière à la dimension des frontières en tant qu’espaces de confins, à leur caractère plus souvent zonal que linéaire, on cherchera également à mettre en évidence la mixité et la complexité des espaces limitrophes, par rapport aux espaces s’inscrivant au cœur des Etats. Si l’État moderne cherche à rendre la frontière linéaire pour rationaliser le territoire, la persistance d’enclaves et de subtilités territoriales, notamment dans l’espace germanique, maintiennent une incertitude politique, culturelle ou confessionnelle. On s’attachera en particulier à mobiliser l’ensemble des sources qui expriment et renvoient à la notion de limite et de frontière ; à appréhender spécialement le vocabulaire utilisé pour les nommer, notamment au cours de la période médiévale, puis pour les décrire et les définir au cours des périodes suivantes.

Le rôle et la place des marqueurs du pouvoir, entre fonctions de surveillance et de contrôle, dans les domaines des fortifications, de la militarisation et de l’administration notamment, jetteront les bases d’un premier type d’analyse, il est vrai déjà bien balisé[3].

Il s’agira en outre de mobiliser la documentation disponible de part et d’autre de la frontière, afin de confronter le regard et la perception le plus souvent différents qui en résultent, rejoignant ainsi la démarche d’histoire connectée qui étudie le contact entre deux communautés, des connexions aux incompréhensions[4]. La frontière médiévale ibérique fait par exemple apparaître une inégalité des approches assez criante : tandis que sa défense et son organisation ont fait l’objet de nombreux travaux reposant sur des sources chrétiennes, il est vrai assez variées, sa perception par les musulmans et les réalités de terrain aux marges d’al-Andalus restent encore assez largement à explorer, en dépit de récentes études, d’archéologie en particulier, qui méritent d’être mises en valeur et questionnées (thèse et travaux de S. Gilotte et de P. Buresi notamment[5]). Les méthodes et résultats obtenus pourront être comparés, transférés et réinvestis dans un espace moins étudié tel que les Balkans.

3.       Porosité et logiques de franchissement

Mais l’un des objectifs de ce séminaire consiste également à dépasser la vision simplificatrice de frontières hermétiques figées dans le temps long. C’est pourquoi l’on s’attachera également à rendre compte de la logique de contact, de la porosité et du rôle d’interface qui caractérisent également les espaces frontaliers. A travers ces expressions, on s’intéressera avant tout aux circulations d’hommes et de marchandises, aux échanges et transferts culturels, aux logiques de passage et d’ouverture. Phénomène que l’historiographie de l’Europe centrale connaît assez bien[6], mais qui gagnerait à être enrichi notamment par l’apport des descriptions d’itinéraires, assez nombreux et sous-exploités pour la période médiévale[7].

Ce rapport dialectique entre les frontières et leur franchissement permettra ainsi de s’interroger sur les liens complexes entre dynamiques de circulation et efforts de constructions territoriales et identitaires, phénomènes qui s’inscrivent au cœur de l’histoire et de l’espaceeuropéen.

Une approche pluridisciplinaire du phénomène de frontière permet de mieux mettre en valeur les différentes facettes de ce rapport dialectique et de renouveler son analyse ; en particulier grâce aux travaux et outils des géographes qui favorisent l’observation à différentes échelles ; mais aussi grâce à ceux des archéologues, des linguistes, des sociologues et des anthropologues.

4. Des sociétés de frontière originales

Questionner les franchissements de frontière, c’est aussi, de facto, réinterroger les processus d’élaboration et de constitution des identités et des appartenances,  mais aussi de la praxis, qu’elles soient réifiées par la frontière pensée comme une rupture, ou plastiques lorsque la frontière se fait seuil. La frontière différencie donc les pratiques, les croyances et les coutumes structurantes d’un groupe social,  lequel peut pourtant être contaminé par des influences extérieures, voire des « modèles » qui suscitent le mimétisme. Franchir la frontière c’est ainsi s’inscrire dans une altérité qui stimule adhésion, rejet ou adaptation, mais qui ne peut être sans effet sur les identités allochtones. Il peut s’agir a minima de confrontations de représentations ou, de façon plus complexe, de l’élaboration de sociétés composites, voire originales dont l’observation a induit le concept d’ethnogenèse pour identifier le rôle structurant de la frontière sur les groupes sociaux[8].

5. Un effort de construction cartographique

Une grande partie des caractéristiques précédemment décrites ont vocation à s’inscrire dans l’espace et feront donc l’objet d’une synthèse cartographique. Cette démarche impliquera de réfléchir dans chaque cas aux possibilités de modélisation spatiale des sources mobilisées.

Il s’agira en particulier de s’interroger sur les différents moyens de rendre compte de la complexité des phénomènes et situations observés, de la difficulté à les représenter sur un même plan, alors qu’ils ne s’inscrivent pas nécessairement dans les mêmes temporalités : les différents pouvoirs tendent en effet à délimiter les frontières dans la longue durée, tandis que les dynamiques de circulation se modifient souvent de façon plus rapide. Au-delà, la carte peut également constituer un outil heuristique, aidant à la mise en relief de phénomènes inscrits dans l’espace ou permettant en particulier de mieux prendre en compte leur concurrence dans l’espace[9].

Les cartes réalisées feront l’objet d’une publication en ligne. Elles mettront en particulier en valeur l’approche dynamique de la frontière précédemment décrite, grâce aux possibilités de juxtaposition et d’animation qu’offrent les ressources informatiques, dont les critères résulteront de choix éditoriaux. On aura également recours au Système d’Information Géographique pour leur création.

6. Séminaires et partenariats

Les séminaires prévus dans le cadre de ce groupe de recherche pourront s’intégrer dans le cadre de séances de master, afin de mieux associer les étudiants de ce niveau à la problématique des frontières et de leur franchissement et plus généralement aux thématiques de recherche. Ce projet pourra ainsi également s’appuyer, dans sa dimension cartographique, sur des travaux d’étudiants de niveau master, dans le cadre de l’unité d’enseignement prévue pour la cartographie en semestre 3.

Les autres séances de séminaires seront plus largement ouvertes aux doctorants et aux membres de l’EA intéressés. Elles auront notamment vocation, au cours de la première année, à évaluer les perspectives de recherche, à proposer des définitions et à compléter les bases méthodologiques de l’histoire des frontières européennes, telle qu’elle vient d’être présentée.

Ces perspectives de recherche ont en outre vocation à s’articuler avec les projets d’autres unités : dans le cadre du GDR Europe médiane ; mais aussi en partenariat avec les géographes de l’Université, en particulier l’UMR LIVE (plus précisément, le groupe de recherche sur les mobilités géographiques). Des possibilités de collaboration existent également avec les enseignants-chercheurs de l’UMR Archimède, en particulier ceux du groupe TEO (Territoires et Empires d’Orient) avec lesquels des contacts ont également été noués pour envisager l’évolution dans le temps long de certains phénomènes : voierie, itinéraires par-delà les frontières en particulier ; évolution des frontières linguistiques…

Au-delà de Strasbourg, des coopérations pourront notamment être établies avec le CRESAT autour de l’Atlas historique de l’Alsace (http://www.atlas.historique.alsace.uha.fr/), ainsi que dans le cadre du groupement européen de coopération territoriale EUCOR.

Au-delà de l’Alsace, des collaborations mériteraient enfin d’être établies d’une part avec le programme d’histoire spatiale et transnationale des arts, Artlas (cf. http://www.artlas.ens.fr/) ; d’autre part avec le programme d’atlas géohistorique numérique du Lahra, ouvert à d’autres projets d’atlas historiques (cf. http://geo-larhra.ish-lyon.cnrs.fr/?q=atlas-historiques-des-territoires-politiques).


Programme

Hiver et printemps 2018

mercredi 7 février 2018, 15-17h, salle 112
Sophie Gilotte, CNRS CIHAM Lyon
« Albalat (Estrémadure), site de passage et verrou : le paradigme d’un site de frontière (mil. XIIe siècle) »
(séance co-organisée avec le master Histoire et Civilisation de l’Europe)

mercredi 14 mars, 15-17h, salle 112
Maria Dolores López Pérez, Universitat de Barcelona
« Frontière et itinéraires maritimes à travers les relations de la compagnie catalane Torralba avec le Maghreb (XVe siècle) »

jeudi 29 mars, 16h-18h, salle 44
Christophe Duhamelle EHESS
« Frontières et calendriers dans le Saint-Empire au XVIIe siècle »

jeudi 5 avril, 16h-18h, salle 44
Benjamin Landais, Université d’Avignon
« Linéarisation de la frontière et contrôle des mobilités aux confins austro-ottomans au XVIIIe siècle »

jeudi 24 mai, 16h-18h, salle 102
Alexandre Dupont, membre associé EA3400
« Frontières, politique et circulations au XIXe siècle: une proposition théorique et une étude pratique autour de la frontière franco-espagnole »


[1] Pour une synthèse historiographique et épistémologique, voir : Michel Bertrand et Natividad Planas « introduction », dans Id., (dir.), Les sociétés de frontière de la Méditerranée à l’Atlantique (XVIe-XVIIIe siècle), Madrid, Casa de Velazquez, 2011, p. 1-20.

[2] Voir le projet « Locus » du Laboratoire de Médiévistique occidentale de Paris : https://lamop.univ-paris1.fr/spatialites/. La spatialité désigne en géographie l’ensemble des relations matérielles et immatérielles qu’un individu et/ou une société entretiennent avec un espace donné, en l’occurrence un espace frontalier ou un espace de mobilité. On se référera plutôt à ce concept, qu’à celui de Spatial Turn, selon lequel « l’espace ne serait plus une réalité neutre dans laquelle interviennent les processus sociaux et les produits intellectuels, mais une construction sociale dont les déterminants spécifiques sont à analyser dans chaque configuration » ; Gautier Dalché, Patrick dir.,La Terre. Connaissance, représentations, mesure au Moyen Âge, Turnhout, 2013, p.11. Comme le relèvent en effet le même auteur, « il est à craindre que l’on n’ait retrouvé là que des banalités sociologiques » ; ibid.

[3]Voir en particulier les nombreuses études relatives à l’espace ibérique médiéval où la notion de frontière s’affirme précocement, comme en témoignent par exemple, pour se limiter aux seules études en langue française, les travaux suivants : Poisson J.M. dir., Castrum 4, Frontière et peuplement dans le monde méditerranéen au Moyen Âge, Rome, Madrid, 1992 ; de Ayala Martinez C. et Buresi P. dir., Identidad y representacion de la frontera en la España medieval, siglos XI-XIV, Madrid, 2001 ; P. Buresi, La frontière entre chrétienté et Islam dans la péninsule Ibérique : du Tage à la Sierra Morena, fin XIe-milieu XIIIe siècle, Paris, 2004…

[4] Voir en particulier Gruzinski S., Quelle heure est-il là-bas ? Amérique et Islam à l’orée des temps modernes, Paris, 2008.

[5]Gilotte S., Aux marges d’al-Andalus. Peuplement et habitat en Estrémadure centre-orientale (VIII-XIIIe siècles), 2 vol., Helsinki, 2010 ; P. Buresi, « La frontière : laboratoire des mythes dans la péninsule Ibérique (Xe - XVe siècle) ? », Cahiers de la Méditerranée, 86, 2013, p. 237-256.

[6]Depuisl’articlefondamental de Hans Medick, « Grenzziehungen und die Herstellung des politisch-sozialenRaumes. Zur Begriffsgeschichte und politischen Sozialgeschichte der Grenzen in der Frühen Neuzeit », dans : Faber, Richard et Naumann, Barbara (dir.), Literatur der Grenze – Theorie der Grenze, Würzburg (Königshausen und Neumann) 1995, p. 211-224.

[7] Comme le constate notamment P. Gautier Dalché, la frontière « se manifeste avant tout dans des textes plus attentifs à l’espace réel de leur temps (…). Ce sont essentiellement des itinéraires où la frontière se trouve identifiée de manière plus nette, à l’aide de marques ponctuelles ». « De la liste à la carte : limite et frontière dans la géographie et la cartographie de l’Occident médiéval », Castrum 4, op. cit., p. 23.

[8] Guillaume Boccara, Guerre et ethnogenèse mapuche dans le Chili colonial. L’invention du Soi, Paris, L’Harmattan, 1998.

[9] Voir les journées d’études « Clio en carte » dans le cadre de l’Atlas Historique de l’Alsace (http://www.atlas.historique.alsace.uha.fr/journees-d-etudes-clio-en-cartes).