Axe Espace, Identités, Frontières

Programme 2016-2017

LOCAL-GLOBAL. La dialectique des jeux d'échelles dans les espaces coloniaux

Séminaire d'histoires connectées

Dans la lignée des travaux d'Histoire économique réalisés par Fernand Braudel et Immanuel Wallerstein au début des années 1980, la fin des années 1990 a vu un retour en force d'études historiques se donnant pour cadre d'étude un horizon global, ou plus précisément le processus ayant contribué à l'avènement d'une Histoire globalisée, notamment par le biais d'une analyse renouvelée de l'expansion coloniale des nations européennes entre le XVI et le XIXe siècles.

Désormais, dans le cadre de ce que l'on pourrait qualifier de « perspective postcoloniale», et dans le sillage d'études telles que celles de Miguel Leon Portilla au Mexique dès la fin des années 1950, Gayatri Chakravorty Spivak en Inde et Nathan Wachtel en France dans les années 1980, il s'agissait de réintégrer les « subalternes » dans ce processus de globalisation. A terme, on allait s'attacher à décentrer l'angle de vision jusqu'à parvenir « provincialiser l'Europe », selon la formule de Dipesh Chakrabarty, en déconstruisant par le biais d'une Histoire connectée les anciennes épopées nationales européennes afin de donner à voir un monde construit autant par les colonisés que par les colonisateurs.

Parallèlement, un autre débat historiographique se mettait en place autour d'une supposée dichotomie entre micro-histoire et histoire globale, en perdant trop souvent de vue le fait que, comme le rappelle Romain Bertrand dans l'introduction de son livre L'Histoire à parts égales, l'enjeu historiographique essentiel git bien davantage dans le changement de focale que dans la différence d'échelle. Ainsi, il convient certainement d'appréhender ces deux approches comme des angles de vues complémentaires plutôt que comme des points de vue opposés.

Dans la continuité des préoccupations précédemment exposées, nous souhaiterions, dans le cadre d'un séminaire dont l'objet seront ces mêmes espaces coloniaux, dialectiser la relation qui unit l'horizon global à l'espace local, à savoir celui qui est intégré à un projet colonial mais aussi celui qui participe à la mise en place de celui­-ci.

En effet, dès lors qu'on soumet les grands récits nationaux de jadis à un légitime travail de déconstruction, les métropoles triomphantes du passé ne sauraient plus être appréhendées que comme de simples régions particulières ayant eu l'opportunité historique de pouvoir imposer leurs particularismes locaux comme autant de critères universalisables de civilisation.

Ainsi, la sphère locale ne semble plus pouvoir être pensée comme un simple jalon provisoire dans un processus qui la dissoudrait en tant que telle, mais devient au contraire le seul référent cohérent à même de restituer le vaste dialogue polyphonique que constitue l'Histoire dite globale.

En conséquence, l'objectif de ce séminaire sera d'étudier, dans le contexte de projets coloniaux différents de par l'époque où ils se développent, les nations qui les portent et les espaces extra-occidentaux où ils s'appliquent, les processus en vertu desquels un espace local s'est trouvé impliqué dans une structure coloniale qui l'a intégré dans un projet politique, économique ou culturel à visée globalisante, sans que pour autant les caractéristiques locales de celui-ci ne se soient effacées, mais au contraire se sont trouvées renforcées par et dans l'intégration à cette sphère globale.

Jean-Noël Sanchez, ARCHE (EA 3400)
& Catherine Repussard, Études Germaniques (EA 1341)

Vendredi 3 février 2017: 14h-17h, Salle Tauler, Palais Universitaire

Champ hispanique

Jean-Noël Sanchez, Université de Strasbourg
« La place des Pampangos dans l'entreprise coloniale espagnole en Asie (XVIe-XVIIe siècles) »

Alexandre Coello de la Rosa, Universitat Pompeu Fabra
« The Jesuit evangelization of Marianas Islands in a global context (1668-1769) »

 

Vendredi 3 mars: 14h-17h Salle Tauler, Palais Universitaire

Champ germanique

Christine de Gemeaux, Université de Tours & Catherine Repussard, Université de Strasbourg
« Régionaliser la question coloniale. Posnanie et Alsace-Moselle: Identités, territoires et migrations symboliques »

 

Vendredi 17 mars: 14h-16h, Salle des conférences, MISHA

Champs portugais & néerlandais

Romain Bertrand, Directeur de recherche au CERI-Sciences Po, Prix 2012 des Rendez-vous de l'Histoire de Blois
« Europe-Insulinde, l'espace des contacts (XVIe-XVIIe siècles) »

 

Vendredi 28 avril: 14h-17h Table Ronde, MISHA

Champ anglo-saxon

Christian Auer, Université de Strasbourg
« La récupération des symboles culturels des Hautes Terres d'Écosse par la nation britannique au XIXe siècle »

Ghislain Potriquet, Université de Strasbourg
« Les mémoires des Nuyoricains. L'identité portoricaine à l'épreuve de la migration »


Programme 2012-2013

L'Europe périphérique et les voyageurs, XIIIe-XIXe siècles

Pour sa première année de fonctionnement, ce séminaire prolongera et achèvera la réflexion entamée en 2009-2010 dans le cadre du programme de recherche Maison des Sciences de l'Homme d'Alsace « L'Europe et ses marges, entre mise à distance et intégration, Xe-XXe siècles ». Du côté de l’édition de sources, il y avait, sur support papier, l’idée d’une anthologie, et sur support électronique, l’idée d’une bibliothèque virtuelle que la Misha ou la BNU hébergeraient, et qui améliorerait à terme la visibilité de l'équipe Arche. Plutôt que de demeurer circonscrits au domaine français, nous souhaitions élargir la perspective aux autres domaines de civilisation qui,  successivement ou simultanément, ordonnèrent et polarisèrent l'Europe par rapport à leur propre rayonnement. Du côté des recherches collectives, il s'agissait d'un programme ambitieux.

Il demandait qu'on réfléchisse aux dynamiques de formation de l’identité européenne à travers la relation entre l’Europe et ses confins, c’est-à-dire ces territoires qu’elle reconnaît pour partie comme siens mais qui ne peuvent s’identifier à elle que de manière incomplète ou inaboutie. On cherche donc éclairer les racines historiques de cette hésitation entre stratégies de mise à distance et stratégies d’intégration vis-à-vis de ces territoires. L’histoire peut être décrite comme un phénomène d’extension et d’apprivoisement : de l’espace convoité, on passe au prix de bien des vicissitudes et de conflits séculaires au terrain conquis. Mais l’inconnu fait aussi lentement place au terrain connu par l’intermédiaire de contacts diplomatiques et commerciaux, de voyages et de missions remplissant un rôle exploratoire. Ainsi l’Europe face à la Moscovie médiévale, les monarchies ibériques face aux régions reprises aux Arabes, ou encore Venise face aux Slaves du littoral dalmate des XVIIe et XVIIIe siècles ... Au cours du temps, la production d’un discours sur ces « confins » prend plusieurs voies, qui représentent autant de sources qu’on pourrait mettre à contribution : explorations et enquêtes, ambassades, voyages, reconnaissances militaires ou cartographiques, puis « itinéraires » destinés au tourisme. Dans le temps long, il s’agit donc d’analyser l’entreprise de connaissance par laquelle, sur ses régions bordières, l’Europe (ou plutôt, concurremment les uns les autres, les différents foyers de civilisation se reconnaissant comme l’Europe) effectuèrent l’inventaire de la diversité, et s’essayèrent au décryptage de la différence.

Dans les travaux collectifs et les journées d'études qui ont jalonné ce programme au cours de trois dernières années, on chercha d'abord à « couvrir » des régions périphériques jusque-là peu abordées. Les territoires du continent européen islamisés et/ou occupés par les Arabes au Moyen Âge ou par les Ottomans à l’époque moderne et jusqu’au premier ou au second XIXe siècle en font partie. Ainsi, pour le début du XIXe siècle, les principautés danubiennes qui seront à l’origine du royaume de Roumanie. L’attribution du label de l’européanité aux Slaves du Sud libérés du joug ottoman est un peu la grande affaire du XIXe siècle, et elle est loin d’aller de soi. Au temps des révolutions de 1848, on leur reprocha d’avoir fait le jeu de la réaction autrichienne, et Friedrich Engels par exemple écrivit des pages très dures à leur sujet. Le monde polono-ukrainien en fait aussi partie, pour l’ère médiévale et moderne, à la rigueur pour le XIXe lorsque la Pologne a disparu en tant qu’Etat. La Russie également, bien qu’au-delà du règne d’Alexandre Ier, elle apparaisse davantage à travers les confins de l’Empire tsariste lui-même (Caucase, Asie centrale). On peut soutenir qu’avec la première guerre mondiale, le front oriental devient à nouveau une limite, un no man’s land insaisissable de l’Europe, et bien entendu qu’avec la victoire du bolchevisme, c’est tout le monde russe qui de nouveau se trouve renvoyé à un statut de différence radicale mêlé de proximité par rapport à l’Europe.

Mais le parcours ne s'arrête pas là, bien entendu. Il s'étend à la Scandinavie, longtemps très à l’écart de l’Europe, mais articulée à elle par des relations commerciales et culturelles développées à partir de l’ère moderne. La grande phase de « découverte » de cet extrême Nord de l’Europe, avec ses caractéristiques originales (grands espaces forestiers, lacs et fjords, nuit polaire, climat très rigoureux) date cependant seulement du dernier tiers du XVIIIe siècle, et les Français y ont très peu participé –avant Xavier Marmier, romancier d’aventure et écrivain voyageur spécialisé, au milieu du XIXe seulement. Pour les Anglais, cette entreprise est sans doute à rapprocher du travail de description/domestication des parties les plus inhospitalières de l’Ecosse mené autour de 1750-1775, avec le témoignage d’un arbitre de la britannité comme Samuel Johnson sur les îles Hébrides.

Les îles, justement, devraient aussi constituer un terrain de curiosité : en dehors des Hébrides, les Féroé, l'Irlande (celle d’avant l’Acte d’Union, mais dans un sens aussi d'après la Grande Famine), Canaries, Açores, Madère, Baléares, Corse, Malte, Crète… Certains de ces postes avancés de l’Europe ont d’abord été des colonies, dont la compréhension de leur assimilation progressive à leur métropole a été un sujet peu fréquenté par les chercheurs. Le cas de la Sicile et de la Sardaigne se rapproche davantage des Sud, de cette bordure méditerranéenne, qui aux XIXe et XXe, s’est vue repoussée et mise à distance de l’Europe, alors même qu’elle avait été un grand foyer de la civilisation du temps des Lumières. En cause, la perception de la méridionalité à travers l’agriculture latifundiaire, ses retards et ses hiérarchies, la perception des populations comme communautaires, rebelles, paresseuses, attardées, inassimilables à l’Etat-Nation moderne. De ce point de vue, la notion était fort extensible, et chaque pays, à terme, a eu peu ou prou son Sud… D'autre part, on s'efforcera de fonctionner en écho ou en liaison avec la mise en ligne par la BNU d'un corpus d'ouvrages numérisés relatifs aux voyages dans l'Europe des confins. Prévu pour coller avec le démarrage et l'extension du portail de ressources numériques de la BNU, ce projet a fait l'objet d'une convention avec l'EA Arche, après la sélection par nos soins d'une cinquantaine de textes rares dans les collections de la BNU, qui ont trait essentiellement aux explorations et reconnaissances dans le Grand Nord et aux voyages et séjours dans le domaine balkanique et méditerranéen. Enfin, on cadrera le séminaire avec la préparation de l'anthologie de textes sur le voyage aux confins de l'Europe (sur le modèle des volumes « Bouquins »-Robert Laffont) qui était prévue dès l'origine pour clore la programmation « L'Europe et ses marges » et qui devrait être prête pour une parution fin 2013.

Nicolas Bourguinat, Christine Peltre et Damien Coulon

14 janvier 2013

Nicolas Bourguinat (Université de Strasbourg, EA Arche)
« L'ailleurs du lecteur français du second XIXe siècle : Jules Verne, Xavier Marmier et les autres »


28 janvier

Eugène François-Xavier Gherardi (Université de Corse, UMR Lisa )
« La Corse romantique, 1810-1850 »


18 février

Catherine Horel (Université de Paris 1, UMR Irice)
« De l'exotisme à la modernité. Que reste-t-il de l'altérité hongroise à la fin du XIXe siècle ? »


21 mars

Guillaume Saint-Guillain (Université de Picardie)
« La perception de l'espace égéen par les Vénitiens à la fin du Moyen Âge »


8 avril

Jawad Daheur (Université de Strasbourg, EA Arche)
« L'expérience paysagère des confins : perceptions de la nature et discours de l'identité chez les voyageurs allemands dans l'Est prussien (vers 1830-1860) »


17 mai

Christine Peltre (Université de Strasbourg, EA Arche)
« La Grèce in situ. Regards d'artistes au XIXe siècle »


3 juin

Thomas Tanase (Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne)
« L'Europe face à ses périphéries balkaniques, XIIIe-XVe siècles »