Trop, c'est trop !

2014-2016

Trop, c'est trop !

Le séminaire TROP C'EST TROP envisage d'explorer en histoire et en histoire de l’Art les faits, discours et représentations intolérables, inacceptables, insupportables. Où sont les limites et pourquoi ? Que se passe-t-il concrètement quand elles sont atteintes et dépassées ?

La thématique peut être déclinée en histoire de l’Art à partir du hors normes, de l'inconvenant, de l'incongru, ce qui contrevient aux normes de la beauté, aux normes académiques, aux normes du bon goût, etc. On peut aussi chercher les cas les plus limites et les scandales les plus énormes, tant dans les œuvres produites que dans les existences des artistes.
En histoire, l’insupportable s’inscrit dans le temps et quantité de choses réprouvées à une époque sont devenues tolérées plus tard, alors que d’autres ignorées ou sues et tolérées sont devenues interdites et éventuellement punies de plus en plus durement.

On n’en fera pas facilement la balance mais à notre époque il semble que les cas intolérables dans l’espace public ont été multipliés jusqu'à susciter une impression de saturation, tant il y a de faits socialement réprouvés et/ou sanctionnés par le Droit. Ce que l'on dit intolérable est vu et qualifié de mal absolu alors que se retourner vers le passé montre que la limite est toujours historiquement constituée et donc relative. Bien souvent les choses ne sont pas énoncées au préalable et c’est l’étude même des cas qui est révélatrice de l’acceptabilité d’une situation et de ce qui au contraire est radicalement inacceptable.

Une analyse fine doit aussi permettre de distinguer entre des transgressions qui sont évaluées plus ou moins gravement par l’ensemble de la société et même socialement diversifiées. Observer les actions est probablement plus pertinent que les discours, éventuellement soit dépassés par les faits, soit trop avancés. C’est ainsi la sanction des faits qui exprime au cas par cas ce qu’il est tolérable de faire ou de dire dans l’espace public et dans la sphère privée.

Antoine Follain

 

Programme

  • Vendredi 30 septembre 2016, à 13h

- Sarah Dumortier, « "Il est impossible de souffrir plu lontems les ordures qui se font au presbitaire." La paroisse, entre tolérance et condamnation de la sexualité des gens d’Église (XVIe-XVIIIe siècles) »
Si la sexualité des gens d’Église est honnie et condamnée, si les justices ecclésiastique et séculière luttent pour normaliser l’absence de sexualité des ecclésiastiques, force est de constater via les sources judiciaires des officialités qu’une minorité dévoyée exerce dans les paroisses tout au long de l’époque moderne. Ces sources permettent au chercheur de découvrir un théâtre du quotidien où une sociabilité particulière règne entre le prêtre délinquant et ses fidèles. Cette sociabilité est bien éloignée des exigences de perfection pastorale où le bon prêtre doit porter les marques de son état, se tenir à l’écart et faire rejaillir sa sainteté sur ses ouailles. Le desservant de la paroisse est un proche qui partage un même mode de vie, des préoccupations communes et il se place avant tout au sein d’une communauté villageoise et non pas ecclésiastique. Ce vivre ensemble est alors perturbé par la ou les liaisons de l’homme d’Église et il revient de s’interroger sur la perception et l’acceptation de la conjugalité et de la sexualité ecclésiastique par les paroissiens. L’attitude des fidèles est difficile à définir tant les interrogatoires menés sont orientés et passés au prisme d’une institution religieuse et masculine, cependant les recours collectifs à la justice ou la teneur des reproches qui apparaissent dans les procédures ex officio permettent de saisir les indulgences et les attitudes jugées inacceptables. L’analyse rigoureuse, et détachée d’une approche uniquement descriptive, des dossiers de procédure de six officialités (Beauvais, Cambrai, Châlons-en-Champagne, Paris, Reims et Troyes) permet de mettre en évidence le « seuil de tolérance » des paroissiens face à leur desservant dévoyé mais également les propres normes des communautés face à la sexualité ecclésiastique. Dès lors, le chercheur perçoit les matérialités inhérentes au siècle et à l’avancée de la réformation catholique mais peut également établir les comportements acceptés, voire admirés, parfois moqués de ceux amenant les fidèles à se détourner de l’Église, à quérir de nouveaux confesseurs et à saisir la justice. Il faut donc s’interroger sur les limites des fidèles face aux frasques amoureuses du curé ou de ses auxiliaires, sur leurs représentations du hors-normes, sur les matérialités du scandale tel qu’ils le dépeignent mais également sur les réalités concrètes de leurs actions lorsque leur tolérance n’est plus de mise.

- Myriam Deniel-Ternant, « Effets de sources et effets de seuil de la sexualité cléricale : mise en regard des ecclésiastiques à la Bastille et à l’officialité de Paris au XVIIIe siècle »
L’historiographie dominante s’accorde sur l’avènement d’un bon prêtre au XVIIIe siècle, forgé par la mise en place des séminaires, exécutant des tâches de plus en plus nombreuses dans un contexte post-tridentin. Pourtant, des travaux récents, dans la lignée d’une histoire de la criminalité, de la justice et de la déviance, montrent la persistance d’un clergé irrespectueux de la norme de chasteté.
La difficulté de tout champ de recherches réside dans l’impératif de sources. Or l’absence d’écrits ne signifie pas l’absence d’exactions, surtout dans le cadre d’une sexualité mise sous le boisseau car théoriquement impossible. Inversement, la surinterprétation menace le chercheur confronté à l’abondance des sources. Les ecclésiastiques incarcérés dans les geôles de la Bastille ou poursuivis sur le banc de l’officialité parisienne offrent la vision d’un traitement arbitraire et judiciaire de la déviance sexuelle cléricale. Leur mise en regard met en évidence le hiatus entre compromission charnelle et judiciarisation : seule une inconduite réitérée et protéiforme entraîne une saisine de justice. Le délai peut d’ailleurs être considérable entre la chronologie des faits reprochés et la réaction institutionnelle. La transgression de normes obéit donc à une double temporalité, reflet du franchissement d’un seuil d’indulgence bien souvent invisible. Plusieurs cas autorisent à mener une quête de l’élément déclencheur engendrant l’irruption de l’exaction dans l’archive : comportement jugé inadmissible, énième dérèglement faisant déborder un vase d’inconduites accumulées, flagrant délit et scandale. La comparaison des deux groupes de clercs déviants montre également des spécificités, liées à la nature des déviances autant qu’aux préoccupations des instances et échelles concernées. Notre étude révèle ainsi l’ambivalence des réponses apportées à l’inconduite ecclésiastique et rappelle la nécessaire approche méthodologique de sources parfois trompeuses.  

  • Vendredi 12 février 2016, de 11h à 13h

Hervé Piant, « "A répondu qu'elle avoit voulu mourir [...] et qu'elle n'avoit pas pensé plus loin." Une tragédie criminelle en Lorraine sous la Révolution. »
En 1799, dans le petit village de Void (dans le département de la Meuse), on découvre un habitant gravement blessé : attaqué dans la forêt par trois individus, l'homme a été émasculé. Bien qu'ils aient été masqués, il dénonce formellement ses agresseurs comme étant son voisin, Nicolas Gagneur et ses deux fils. Gagneur est immédiatement arrêté, conduit en prison, et l'enquête commence. Quelques jours plus tard, le village est saisi d'effroi : on découvre dans la maison de Nicolas Gagneur, le corps sans vie de ses trois enfants, âgés de 16 à 20 ans, tués à coups de hache, apparemment sans autre trace de violence. La femme de Gagneur, et mère des enfants, Catherine Varinot, est, elle, blessée mais en vie. Rapidement il apparaît évident que c'est elle qui a tué ses propres enfants, avec leur accord. Elle est aussi emprisonnée.
Les deux époux vont donc être jugés, dans des procès différents, condamnés à mort et exécutés à quelques jours d'intervalle. Si, à la lecture des pièces, la culpabilité de Gagneur et Varinot, dans leurs crimes respectifs, ne fait guère de doutes, le terrible drame de Void, qui a laissé des traces dans la mémoire des habitants du village jusqu'à aujourd'hui, soulève de nombreuses questions sur le fonctionnement de la justice de l'époque et sur les rapports sociaux à l'oeuvre dans cette communauté apparemment paisible.

  • Vendredi 29 janvier 2016, de 11h à 13h

Frank Muller, Professeur d'histoire moderne émérite à l'Université de Strasbourg : « Se faire justice soi-même ou l’individu contre l’Etat : l’histoire de Michael Kohlhase. » 
A partir d’une histoire réelle, relativement bien documentée, celle d’’un marchand de Cölln (aujourd’hui quartier de Berlin), victime d’une injustice en 1532, Michael Kohlhase, Heinrich von Kleist a tiré une longue nouvelle, Michael Kohlhaas (1810) qui, sans être réellement fidèle à la vérité historique, se fonde sur la même thématique, celle de l’individu face aux institutions. En effet, après avoir été victime d’un préjudice relativement minime, mais qu’il ne parvient pas à faire reconnaître réellement auprès des autorités de Saxe, Kohlhase décide que « trop, c’est trop » et déclare la guerre à l’électorat de Saxe et à la tête d’une petite bande, mène une guerre privée (Fehde), en enlevant des marchands, en pillant et en détruisant des villages pendant plusieurs années avant d’être pris, condamné et exécuté en 1540 à Berlin.

  • Vendredi 11 décembre 2015, 14h-16h, salle 109

Christophe Regina, « Toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées : toutes les femmes, non, mais Marie-Thérèse de la Croix, si ! »
Difficile de mettre en lumière une destinée aussi sombre que celle prêtée à la mère supérieure du refuge d’Aix-en-Provence. Si l’on en croit son plus illustre publiciste, le poète provençal Jean de Cabanes, Marie-Thérèse de Languisière, dite « La sœur de la Croix », serait née dans la seconde moitié du XVIIe siècle dans la ville de La Flèche près du Mans et morte après 1710.  On sait peu de chose sur son enfance, si ce n’est que très tôt elle se livra à la prostitution sous la direction de sa mère. Devenue trop célèbre pour son libertinage, celle que le poète aixois avait surnommé la « Drouillade », pris la route de la capitale avec le désir de s’y enrichir. Démasquée et menacée d’arrestation, elle reprit la route en compagnie de celle qui se fit appeler Marie-Thérèse Moreau de Paquinerie. Toutes deux, travesties en homme, traversèrent le pays avec pour but de s’embarquer pour Livourne en Italie, haut lieu de la prostitution sous l’Ancien Régime. Arrêtées à Toulon et menacées de condamnation, les deux prostituées parvinrent à faire croire aux autorités qu’elles n’étaient rien d’autres que des religieuses feignant d’être des prostituées pour aider ces filles perdues à retourner dans le droit chemin. L’adresse du mensonge et la grande force de persuasion de la Marie-Thérèse de Languisière lui assurèrent très rapidement une notoriété qui parvint jusqu’aux parlementaires aixois qui y virent là une femme d’une grande piété. Ils décidèrent de la faire venir pour prendre la direction du refuge de la ville, destinée à sauver les âmes des filles et femmes ayant sombré dans la débauche. Armée du visage de la sainteté, celle qui désormais se fit appeler la sœur de la Croix, su avec habileté acquérir le soutien des plus puissants parlementaires tout autant que la sympathie des bigotes, qui se disputaient le privilège de la compagnie de l’abbesse. Fine pédagogue, médecin réputée, le tout Aix se pressait pour la fréquenter. Mais à l’intérieur des murs du refuge dont elle avait la responsabilité, le véritable visage de la sœur se révélait. Selon Jean de Cabanes, celles qu’il surnomma la « possédée du démon », au lieu de sauver les âmes dont elle avait le ministère, s’employa à tenir dans son couvent un bordel fleurissant, protégé par ses amis du Parlement qui étaient parmi ses plus fidèles clients. Après presque quatorze années de crimes et de scandales, la sœur finit par tomber, ayant fini par perdre tous ses soutiens, l'activité de faux-monnayage fut la goutte qui fit déborder le vase. 

  • Vendredi 20 novembre 2015, 14h-16h, salle 109

Adrien Dubois, « Le suicide à la fin du Moyen Âge : un geste interdit mais pardonnable dans des circonstances intolérables ? »
Selon les raisons données dans des demandes de grâce, certains maris accusés d’avoir battu à mort leur épouse, laissent parfois entendre que le décès de leur compagne n’est en réalité qu’une preuve supplémentaire de la méchanceté incorrigible de cette dernière. La femme aurait tout fait pour mourir, de manière à faire accuser son malheureux époux. Cet argumentaire, repris dans la lettre de rémission qui les disculpe, est d’autant plus surprenant que généralement les proches cherchent au contraire à dissimuler le suicide. Pourtant, certaines voix féminines confirment que la vie maritale est parfois suffisamment insupportable pour envisager sa propre mort. Est-ce dans l’espoir de se voir vengée ? L’expression dans d’autres contextes, notamment guerrier, de l’idée que la mort est parfois préférable à l’assujettissement, amène à se demander plus généralement à quel point le suicide, dans certaines situations, était lui-même jugé tolérable.

  • Mercredi 20 mai 2015, à partir de 13h

Georges Bischoff, « Pour les mêmes péchés Sodome et Gomorrhe ont été englouties par la volonté toute puissante de Dieu. Le raid des Lombards en Haute-Alsace en août 1474 »

Anne Corneloup, « Viols éloquents ? Autour des peintures de couples de Pietro Vecchia (Venise, 1603-1678) »

Antoine Follain, « La bestialité : le crime qui était suffisamment incriminé par la Bible, qui ne se disait pas, ne se représentait pas et qui n’avait de circonstances ni atténuantes ni aggravantes… »