De la vulgarisation à la propagande : le problème de la réception

Programme

Programme dirigé par Séverine Antigone Marin et Alexandre Sumpf

 

Ce projet voudrait mettre en valeur les liens qui existent entre deux concepts actuellement travaillés de façon indépendante par l'historiographie. Certes, le terme de propagande, qui a acquis une connotation négative au fil du temps, semble impliquer une contrainte qui n'existe pas dans la vulgarisation. Mais les études montrent qu'une propagande réussie, y compris dans le cas particulier des régimes dictatoriaux, nécessite d'employer des procédés de séduction. A l'inverse, la vulgarisation exerce une certaine contrainte sur les individus en faisant valoir la légitimité de l'expert et de son discours scientifique face à leur ignorance. Surtout, dans les deux cas, la réussite où l'échec se jouent dans ce rapport entre l'autorité et la liberté de celui qui le reçoit, et qui accepte ou non de modifier - au moins partiellement - sa vision du monde en fonction de ce qui lui est présenté comme vrai. De plus, propagande comme vulgarisation ne se conçoivent pas dans un rapport à un individu, mais à la société dans son ensemble, qui doit être instruite et ainsi transformée.

Travailler sur les notions de persuasion et de séduction conduit à s'éloigner des définitions restrictives de propagande et de vulgarisation privilégiées par l'histoire contemporaine au profit d'une recherche transpériode qui permettra seule de s'interroger plus précisément sur toutes les formes de réception.

1 - Les usages de la vulgarisation

Il s'agit de revoir les frontières entre vulgarisation et propagande par l'étude des personnalités qui ont utilisé la vulgarisation dans un but missionnaire de transformation des hommes et des sociétés. L'ambition est de réunir des spécialistes de la vulgarisation dans différentes domaines scientifiques afin de pouvoir identifier les traits communs et les caractéristiques de ces personnalités pour chaque discipline (de la médecine aux arts, sans exclure la théologie). Parmi les questions qui devront être examinées, le choix des différents thèmes qui furent privilégiés par ces missionnaires de la vulgarisation permet-il de dessiner les contours d'une culture européenne qu'ils auraient cherchée à promouvoir ?

Un second ensemble d'études devrait concerner les usages détournés de la vulgarisation. Nous voudrions examiner les cas où la vulgarisation a été détournée par le public visé pour servir à des buts contraires à ceux qui l'avaient motivée. L'interrogation porterait donc moins sur les processus de légitimation que sur les réalités concrètes des usages de la vulgarisation, et les difficultés de mise en œuvre d'une propagande réussie.

2 - La réception des œuvres dites de propagande

Ce second angle de recherche a trois ambitions :

  • retravailler la question des genres artistiques en établissant une distinction entre œuvres et outils de propagande, au travers d'une réflexion sur la place/le positionnement de l'artiste, de son autorité et/ou de son adhésion, dans un phénomène fondé sur la reproduction de masse.
  • réfléchir à la temporalité de la réception au moment de la réception. Pour cela, il faudra interroger à la fois l'intention, les moyens de la propagande, et les outils intellectuels dont dispose le public pour recevoir l'œuvre et prendre en compte les décalages (assez fréquents) entre le temps de la prise de décision, de la conception et de l'arrivée effective de l'œuvre au sein du public.
  • comprendre la réception esthétique d'anciennes œuvres de propagande, une fois leur temps passé. Faisant l'hypothèse d'une nouvelle réception, on rejoindrait la définition d'une œuvre classique, ce qui permettrait d'examiner les œuvres de propagande comme les éléments d'une culture spécifique. Pour analyser ce processus de transformation, il faudrait se demander s'il existe une période de purgatoire et comment se fait alors la « redécouverte » ? Que faire avec leur message politique d'origine ?

Journée d'études n°1 - 10 décembre 2010

10 décembre 2010 : Propagande, prosélytisme, vulgarisation, publicité: essai de définition sur le temps long européen (XVII-XXIe siècles).

La journée d'études a permis de détacher la notion de propagande de la période qui court du dernier tiers du XIXe siècle à la fin du XXe siècle pour la réintégrer dans une histoire longue européenne qui prendrait sa source à l'époque moderne. Il devient alors possible d'envisager la notion de propagande allégée de toute condamnation morale et enrichie d'expériences tirées de champs autres que le politique.

Les communications ont porté sur des enjeux successifs, à commencer par le développement des missions et des entreprises de prosélytisme religieux au XVIIe siècle. Le siècle suivant nous paraît constituer un tournant majeur : la valorisation du concept nouveau de propagande semble concorder avec le discrédit jeté sur celui de prosélytisme, alors que se structurent les opinions publiques. L'ambition de convertir les esprits domine ensuite tout le XIXe siècle, en particulier lorsque science et éducation deviennent les moyens privilégiés de transformer et de moderniser la société. A l'ère des masses, propagande, vulgarisation et publicité entremêlent leurs discours et leurs pratiques, et se voient tour à tour discréditées, jusqu'à leur englobement par la notion vague de « communication », qui ponctue aujourd'hui le cycle historique de la "propagande".

Journée d'études n°2 - 4 novembre 2011

Journée d'études n°3 - 30 mars 2012

La propagande est-elle vouée à l'échec ?

La question voudrait amener à considérer l'échec non comme un simple accident de parcours, mais comme une dimension essentielle du phénomène de propagande.

Paradoxalement, alors qu'elle a fait l'objet d'un intérêt ancien et assez général, la notion de propagande reste difficile à cerner, car elle ne cesse de voir ses frontières réexaminées. Ainsi, l'histoire politique des démocraties occidentales lui fait une place de plus en plus importante ces dernières années, en dehors même des périodes de guerre, tandis qu'en histoire moderne, son utilisation abondante dans le cadre des guerres de religion ou dans l'affirmation du pouvoir royal a été récemment critiquée par des historiens comme Olivier Christin[1].De son côté, l'histoire économique a été plus réticente à utiliser cette notion, qui semble vue avant tout comme un moyen de stigmatisation dans le cadre de controverses idéologiques, et non comme un instrument d'analyse[2]. L'histoire de l'art enfin, semble avoir davantage étudié l'utilisation de moyens artistiques par la propagande plus que le développement de discours de propagande proprement artistiques.

Nous proposons de partir d'une définition simple de la propagande en nous contentant de lui donner des bornes, en particulier par rapport à deux notions qui lui sont souvent substituées actuellement, la communication et la publicité. Contrairement à celles-ci en effet, la propagande ne tient compte de l'opinion publique que pour la transformer. L'adaptation à cette opinion publique n'est donc guère possible (alors que cela est naturel dans le cas de la communication ou la publicité), parce que cela reviendrait à dénaturer le message. Il y a donc un aspect de conversion essentiel qui renvoie à la dimension pédagogique de la notion de propagande au XIXe siècle et permet de lui enlever son caractère proprement contemporain. Cela permet aussi de relativiser la dimension négative du terme, car il n'est plus nécessaire de supposer des masses inertes pour évaluer la réalité de l'action de propagande.

La première série de questions devrait porter sur les conditions de l'échec d'une propagande. Si on considère en effet la propagande avant tout comme un phénomène construit, l'échec est forcément envisagé afin de pouvoir élaborer contre lui des stratégies de défense. Au contraire, la propagande comme phénomène créé par une urgence pourra plus difficilement envisager un échec, car elle manque précisément du recul nécessaire pour envisager des stratégies différentes. Pour autant, on aurait tort de considérer qu'une propagande lentement construite sera forcément moins rigide. On peut envisager au contraire une lente maturation qui conduit à un discours rigide, à l'opposé d'une propagande plus spontanée, qui, de ce fait, procèdera par une série d'ajustements face à de mini-échecs[3]. Enfin, quand, comment et par qui l'échec est-il affirmé[4] ?

La seconde série de questions pourra en revanche porter sur la possibilité même d'une réussite de la propagande : la rencontre entre une propagande et une transformation de l'opinion publique ne signifie pas en effet forcément un succès pour celle-ci. Peut-on aller jusqu'à postuler que le succès de la propagande n'existe réellement que lorsqu'elle est l'expression d'un contexte favorable au point de se confondre plus ou moins avec lui ? Naturellement, cette idée nécessite d'élucider ce que recouvre ce « contexte », mais elle a un double intérêt : elle vise à montrer qu'il n'y a pas de possibilité d'endoctrinement extérieur et va donc à l'encontre de toutes les théories du complot et de la manipulation. Elle postule donc une responsabilité d'une société (comme ensemble culturel, malgré les antagonismes socio-économiques) dans ses choix.


[1] Olivier Christin, Confesser sa foi. Conflits confessionnels et identités religieuses dans l'Europe moderne (XVIe-XVIIe siècles)Champ Vallon, 2009 (préface).

[2] La propagande libre-échangiste dans l'Angleterre des années 1840 a cependant été étudiée, de même qu'il existe des travaux récents sur le noyau qui, dans les années 1940, a structuré la doctrine libérale, autour de Hayeck notamment.

[3] A son tour, l'utilisation des mots ne doit pas tromper : la stratégie rigide peut se révéler gagnante -effet de répétition du message ? Conviction 'religieuse' impressionnant l'auditoire ? - par rapport à une adaptation qui peut être considérée comme une fragilité.

[4] Sur ce point, voir différents travaux récents qui ont analysé non seulement des situations concrètes d'échec mais aussi les historiographies qui ont qualifié diverses entreprises d'échec : Fabienne Bock, Geneviève Bührer-Thierry, Stéphanie Alexandre (dir.), L'échec en politique à travers les âges, L'Harmattan, 2009 ; Journée d'études à Bordeaux 3 le 13 avril 2005 ; 13e journées d'histoire de la comptabilité et du management : l'échec (27-28 mars 2008). Par ailleurs, des travaux américains ont insisté sur l'échec comme composante identitaire : Jing Tsu, Failure, Nationalism and Literature : the Making of Modern Chinese Identity, 1895-1937, Stanford, 2005; Scott A. Sandage, Born Losers : A History of Failure in America, Harvard, 2005.