Dictionnaire Historique de la Liberté (DHL)

Georges Bischoff et Nicolas Bourguinat (dir.), Dictionnaire historique de la Liberté, Nouveau Monde éditions (collection « Opus Magnus »), 2015, 920 p. (ISBN : 9782369422754).

Un dictionnaire historique de la Liberté, pourquoi et comment?

La liberté n’a pas d’histoire mais les historiens s’intéressent beaucoup à elle, et les bibliographies débordent de références qui s’y rapportent. Cette relation – privilégiée – s’opère à grand renfort d’affirmations. En décembre 2005, dix-neuf maîtres de la discipline interpellaient les pouvoirs publics sous le drapeau « Liberté pour l’Histoire » : « Dans un État libre, écrivaient-ils, il n’appartient ni au Parlement ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique. ». A la même époque (2006), les Cahiers d’Histoire sociale prenaient le titre Histoire & Liberté tout en gardant le cap qu’ils avaient suivi jusqu’alors, l’étude des utopies révolutionnaires et de leur expression politique. Le concept invoqué ressortit à la fois d’un projet – la liberté se conçoit comme avènement –, et d’un statut revendiqué par l’historien.

La formule de Lucien Febvre « une histoire qui sert est une histoire serve » (1919) a aujourd’hui valeur de dogme. C’est le « serment d’Hippocrate » du métier d’historien. On peut la mettre en parallèle avec l’épitaphe de Marc Bloch, « Dilexit veritatem » (« il a aimé la vérité »), pour en situer les enjeux. Mais il n’est pas inutile de rappeler les mots d’un de leurs familiers, l’écrivain Léon Werth: « Si tous les historiens nous révélaient ce qu’ils ignorent, que nous en saurions davantage ! »

En effet, la liberté est un terrain en friches, et il n’existe pas de livre qui s’attache au sujet dans toute son étendue, si ce n’est sous l’angle de la philosophie – et encore -, ou sur le mode des morceaux choisis, à l’instar de l’Anthologie mondiale de la liberté préparée sous la direction de Jeanne Hersch sous le titre Le droit d’être un homme (UNESCO, 1968). C’est un produit « générique », une étiquette.  Les rares ouvrages qui invoquent le syntagme Histoire de la liberté en infléchissent le sens ou le cantonnent dans un domaine restreint. Ainsi, le recueil posthume de Lord Acton The History of Freedom and other essays, paru en 1907, plus proche de la controverse et de l’apologétique, ou, dans un domaine totalement différent, l’essai de Peter Blickle au sous-titre prometteur, Von der Leibeigenschaft zu den Menschenrechten. Eine Geschichte der Freiheit in Deutschland,  publié en 2003, qui traite de l’abolition du servage médiéval et se garde bien de généraliser son propos : « une histoire », et non « l’histoire », dans un espace bien délimité – l’Allemagne. Cueillis parmi des centaines d’autres, ces exemples invitent à la circonspection, soit par excès, soit par défaut.

 

Un objet historique mal identifié

En proposant ce Dictionnaire historique de la Liberté, l’équipe de recherche en sciences historiques de l’Université de Strasbourg (EA 3400 ARCHE Arts, civilisation  et histoire de l’Europe) et les historiens et historiens d'art qui lui sont associés affichent des ambitions apparemment hors de portée et s’engagent dans une entreprise qui requiert autant d’ingénuité que d’audace.

Dans son acception moderne, la liberté procède d’une définition qui lui a été donnée par les Lumières et qui parcourt les volumes de l’Encyclopédie. Diderot l’expose, par exemple, à l’article Autorité politique : « Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres. La liberté est un présent du Ciel, et chaque individu de la même espèce a le droit d’en jouir aussitôt qu’il jouit de la raison ». Il s’agit donc, d’abord, d’un absolu irréductible, dont la mesure est l’individu. Pour les Occidentaux du XXIe siècle, cette définition s’inscrit dans une filiation évidente, tout au moins en apparence : la Déclaration des Droits de la Virginie (12 juin 1776), la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (26 août 1789), la Déclaration universelle des Droits de l’Homme (10 décembre 1948) et la Convention européenne de sauvegarde des Droits de l’Homme et des libertés fondamentales (4 novembre 1950). Ses corollaires sont la démocratie représentative, la faculté de s’exprimer, de circuler, de s’associer et d’agir dans entraves à condition de reconnaître à chacun ces mêmes droits garantis par la loi. Mais cette généalogie est plus complexe, en amont et en aval, et ne rend pas compte de toutes les dimensions du sujet. En effet, la liberté est une valeur commune qui peut être attachée à une collectivité et un espace. Les concepts d’indépendance et de souveraineté en sont le cœur.

La question centrale est donc « liberté de qui ? » et « liberté de quoi ? ». Le pluriel « libertés » y apporte une réponse partielle, sur le mode de la restriction. Au Moyen Âge, par exemple, il est synonyme de privilèges et renvoie à des concessions octroyées à un groupe par un pouvoir souverain considéré comme la source de tout droit. Un système inégalitaire peut s’accommoder d’une situation où certains peuvent être plus libres que d’autres – et l’actualité suffit à le montrer jour après jour. Confronté à la  relativité des choses, l’impératif kantien n’est pas vraiment opérationnel même s’il indique la direction souhaitée : il est lui-même un produit du temps. C’est donc à l’historien qu’il revient de donner les repères qui permettent de le situer et de cartographier son environnement historique car c’est bien là que se trouve sa substance.

 

Les faits de liberté

Comme son nom l’indique, le Dictionnaire historique de la Liberté s’intéresse avant tout à l’historicité de celle-ci.  Il y a des faits de liberté, c’est-à-dire des situations qui se jouent dans l’instant et dans la durée, font intervenir des acteurs et se traduisent par des rêves, des comportements,  des nouveautés, des avancées  et des échecs, par une mémoire, des lieux, des objets, des images. Aussi retiendra-t-on d’abord,  c’est entendu, des affirmations, théorisées, portées par des principes philosophiques, établies par des lois ; ensuite, une dynamique, qui se traduit par  des actes (événements, changement de régime, etc.) ; enfin un exercice effectif dans un cadre « politique », à l’interface de  l’individu et de la collectivité ; des pratiques, des usages, des normes vécus au quotidien ; des limites et des contrariétés,  accidentelles ou provoquées.

L’espace retenu est celui de la civilisation européenne (et, partant, ses extensions au nouveau monde, et dans le cadre de la mondialisation). L’esclavage intéresse le sujet par les débats qu’il suscite, par une législation ou des pratiques – de l’institutionnalisation à l’abolition -, et peut apparaître ici comme un révélateur.

 

Le temps 

Si l’on s’en tient à l’Invention de la Liberté  telle que l’a décrite Jean Starobinski dans un essai fameux (Skira, 1964) ou Aux Sources de la  Liberté, telles que les a explorées Édouard Herriot (Gallimard, 1939), la chronologie de ce dictionnaire devrait se focaliser sur une période d’avènement et de consolidation et se fixer encore davantage sur les Etats qui en ont été le théâtre, autrement dit, sur l’Europe moderne et contemporaine. Mais ce n’est pas la perspective retenue. En effet, il est impossible de faire l’impasse sur la genèse des idées et des institutions qui se sont épanouies à partir du XVIIIe siècle et sur les héritages revendiqués – ou rejetés – par leurs protagonistes. Les références à l’Antiquité, qui sont omniprésentes et nourrissent la civilisation de l’Europe être doivent prises en compte à la place qui leur revient: ainsi, la Germania de Tacite dans la formation d’un mythe national allemand à partir du milieu du XVe siècle, ou les figures de Brutus ou de Spartacus érigés en modèles ; les mots agora ou forum  font partie d’un vocabulaire récurrent et presque magique. Le Moyen Âge et les premiers temps modernes jouent un rôle fondateur, tant par leur apport institutionnel que par les confrontations qui s’y enracinent : les notions de contrat, de réforme et d’hérésie en témoignent amplement. Les mots s’usent ou rajeunissent selon les cas : Charte peut désigner aussi bien un acte de l’autorité qu’un acquis arraché à celle-ci. Il leur arrive de changer de sens, comme Libération, initialement réservé au domaine financier ou au domaine pénal, qui s’applique à la délivrance d’un pays à partir de la Grande Guerre puis finit par désigner tout processus d’émancipation par les armes. 

 

Un dictionnaire sans précédent

Le présent Dictionnaire ne s’adresse pas exclusivement aux historiens. Il vise un public cultivé à la recherche d’informations  et de références sans tomber dans l’érudition ou l’exhaustivité. Son créneau a été délimité de manière à ne pas faire double emploi avec les manuels et les encyclopédies disponibles jusqu’à présent. En ce début du XXIe, la lexicographie est entrée dans une phase inédite avec la multiplication des ressources en ligne, sur le modèle de Wikipédia : les connaissances  s’accumulent à une vitesse impressionnante, et il peut être difficile de séparer le bon grain de l’ivraie. Le livre papier se recentre sur d’autres formules, avec des dictionnaires d’auteurs, souvent pourvus de l’épithète « amoureux », ou, en lisière du champ pédagogique, les modes d’emploi simplifiés destinés à instruire et à rassurer des lecteurs supposés ignares, les « nuls ».

Le genre du dictionnaire historique mérite une attention particulière. Il existe d’excellentes publications consacrées à de grands moments d’histoire – on pense à la Révolution française, à la Résistance, aux différents conflits – à des personnages – Napoléon, Jeanne  d’Arc… et à des lieux, villes, régions on pays. Les concepts et la terminologie afférente sont correctement  balisés dans les ouvrages généraux  bien qu’on retienne le plus souvent leur acception théorique au détriment des aspects plus concrets. Le modèle le plus achevé est l’entreprise menée entre 1972 et 1997 sous le titre Geschichtliche Grundbegriffe: Historisches Lexikon zur politisch-sozialen Sprache in Deutschland  (Les concepts de base : dictionnaire historique de la langue politique et sociale en Allemagne) par une équipe d’historiens dirigée par Otto Brunner (1898-1982), Werner Conze (1910-1986) et Reinhart Koselleck (1923-2006). Ce dictionnaire monumental, fort de sept gros volumes de 9000 pages identifie 122 termes dont il propose une mise en perspective historique en les définissant rigoureusement, en analysant leurs sources et en suivant leur mise en œuvre. Un index de 2000 pages  permet de retrouver  les éléments factuels et leur chronologie en partant des occurrences des différentes langues retenues  et en renvoyant aux corrélats : Liberté apparaît naturellement sous l’entrée Freiheit dans le tome correspondant, mais aussi sous Liberalismus  et dans d’autres notices. La terminologie et les citations françaises correspondantes recoupent près de 140 pages d’index (p. 1651-1787 du vol. 2 du t. 8), à côté de l’allemand, du grec et du latin, de l’anglais et d’autres langues.

Les objectifs du Dictionnaire historique de la Liberté sont plus proches de ceux des recueils évoqués plus haut,  et notamment du Dictionnaire historique de la Suisse paru entre 2002 et 2014,  mais doivent beaucoup aux recherches scientifiques comme celle qui vient d’être citée. Les notices ont été sélectionnées en fonction de leur pertinence : les « incontournables » cohabitent  avec des synthèses et des entrées ponctuelles choisies en fonction de leur exemplarité ou de leur originalité. Des indications bibliographiques et des renvois permettent d’approfondir le sujet.

Il n’était pas question pour nous d’ajouter un dictionnaire des doctrines philosophiques à ceux qui existent déjà mais il convenait de situer l’Anarchisme, le Libéralisme ou le  Marxisme dans leur environnement effectif. De même, il ne semblait pas opportun d’amasser une collection de notices sur les idées d’émancipation ou de réaliser un panorama complet des résistances, des révolutions et des révoltes  tout au long de l’histoire. Il n’est pas davantage nécessaire d’élever  un  panthéon de papier à la gloire de grandes figures libertaires ou de tracer une promenade imaginaire à travers des lieux de mémoire en visant à l'exhaustivité.

Le Dictionnaire historique de la Liberté a donc fait des choix, parmi les lieux, les événements, les personnages . Il se veut avant tout un outil d’intelligibilité et une introduction  historique d'un sujet en lui-même inépuisable. On pourra  le considérer comme une première approche de ses matériaux et de son historiographie et comme un observatoire sémiologique des mots, des concepts et des usages constitutifs de la Liberté, en prenant soin de les situer dans leur temporalité. Enfin, on y verra aussi le fruit d’une enquête sur l’imaginaire de la liberté (mémoire, représentations, symboles).

 

Élaboré dans une ville, Strasbourg, qui est l’un des plus beaux symboles de la Liberté dans le monde puisqu’elle est le siège de la Cour européenne des droits de l'homme en même temps que la capitale parlementaire de l’Union Européenne, ce livre fédère autour de l'équipe ARCHE quarante historiens de spécialités très diverses. C’est un bouquet multicolore au grand soleil de la Liberté.