Dictionnaire Historique de la Liberté (DHL)

Georges Bischoff et Nicolas Bourguinat (dir.), Dictionnaire historique de la Liberté, Nouveau Monde éditions (collection « Opus Magnus »), 2015, 920 p. (ISBN : 9782369422754).

Présentation du projet

(par Georges Bischoff - 29.11.2011)

Un dictionnaire historique de la liberté, pour quoi faire ?

La liberté n'a pas d'histoire mais les historiens s'intéressent beaucoup à elle, et les bibliographies débordent de références qui s'y rapportent.

Cette relation - privilégiée - s'opère à grand renfort d'affirmations. En décembre 2005, dix-neuf  des maîtres de la discipline interpellent les pouvoirs publics sous le drapeau « Liberté pour l'Histoire » : « Dans un État libre, écrivent-ils, il n'appartient ni au Parlement ni à l'autorité judiciaire de définir la vérité historique. ». A la même époque (2006), les Cahiers d'Histoire sociale prennent le titre Histoire & Liberté tout en gardant le cap qu'ils avaient suivi jusqu'alors, l'étude des utopies révolutionnaires et de leur expression politique. Le concept invoqué ressortit à la fois d'un projet - la liberté se conçoit comme avènement -, et d'un statut revendiqué par l'historien.

La formule de Lucien Febvre « une histoire qui sert est une histoire serve » (1919) a aujourd'hui valeur de dogme. C'est le « serment d'Hippocrate » du métier d'historien. On peut la mettre en parallèle avec l'épitaphe de Marc Bloch ; « Dilexit veritatem » « il a aimé la vérité », pour en situer les enjeux. Mais il n'est pas inutile de rappeler les mots d'un de leurs familiers, l'écrivain Léon Werth: « Si tous les historiens nous révélaient ce qu'ils ignorent, que nous en saurions davantage ! ».

En effet, la liberté est un terrain en friches, et il n'existe pas de livre qui s'attache au sujet dans toute son étendue, si ce n'est sous l'angle de la philosophie - et encore -, ou sur le mode des morceaux choisis (Jeanne Hersch). C'est un produit « générique », une étiquette.  Les rares ouvrages qui invoquent le syntagme Histoire de la liberté en infléchissent le sens ou le cantonnent dans un domaine restreint. Ainsi, le recueil posthume de Lord Acton The History of Freedom and other essays », paru en 1907, plus proche de la controverse et de l'apologétique, ou, dans un domaine totalement différent, l'essai de Peter Blickle au sous-titre prometteur, Von der Leibeigenschaft zu den Menschenrechten. Eine Geschichte der Freiheit in Deutschland,  publié en 2003, qui traite de l'abolition du servage médiéval et se garde bien de généraliser son propos, « une histoire », et non « l'histoire », dans un espace bien délimité - l'Allemagne.

Cueillis parmi des centaines d'autres, ces exemples invitent à la circonspection, soit par excès, soit par défaut. L'objet historique n'est pas encore identifié, et l'outillage nécessaire à cette tâche est pauvre.

 

En proposant son Dictionnaire historique de la liberté, l'équipe de recherche en sciences historiques affiche des ambitions apparemment hors de portée, et s'engage dans une entreprise qui requiert autant d'ingénuité que d'audace. Elle pourra, évidemment, se servir des instruments de travail qui existent déjà, pour d'autres thèmes et sous d'autres formes, mais elle s'interdira de les imiter.

Dans son acception moderne, la liberté procède d'une définition qui lui a été donnée par les Lumières, et qui parcourt les volumes de l'Encyclopédie. Diderot l'expose, par exemple, à l'article Autorité politique : « Aucun homme n'a reçu de la nature le droit de commander aux autres. La liberté est un présent du Ciel, et chaque individu de la même espèce a le droit d'en jouir aussitôt qu'il jouit de la raison ». Il s'agit donc, d'abord, d'un absolu irréductible, dont la mesure est l'individu. Cependant, d'autres dimensions doivent être prises en compte : une valeur collective liée à un groupe ou une notion spatiale. Les concepts d'indépendance et de souveraineté en sont le cœur.

Les faits de liberté

L'historicité est la substance même du chantier que nous ouvrons ici. C'est la réalité des choses qui nous intéresse, c'est-à-dire son application concrète. Il y a des faits de liberté, c'est-à-dire une production, qui se joue dans l'instant et dans la durée, en amont et en aval.

  • D'abord,  c'est entendu, des affirmations, théorisées, portées par des principes philosophiques, établies par des lois ;
  • Ensuite, une dynamique, qui se traduit par  des actes (événements, changement de régime, etc. ;
  • Un exercice effectif dans un cadre « politique », à l'interface de  l'individu et de la collectivité ;
  • Un état de nature ?
  • Des pratiques, des usages, des normes vécus au quotidien ;
  • Des limites et des contrariétés,  accidentelles ou provoquées ;

L'espace retenu est celui de la civilisation européenne (et, partant, ses extensions au nouveau monde, et dans le cadre de la mondialisation). L'esclavage intéresse le sujet par les débats qu'il suscite, par une législation ou des pratiques - de l'institutionnalisation à l'abolition, mais il faut se focaliser sur cet aspect du problème, sans donner lieu à des développements généraux.

Le temps : délibérément, on ne traitera que les périodes médiévale, moderne et contemporaine. Les références à l'Antiquité, qui sont omniprésentes et nourrissent la civilisation de l'Europe sont prises en compte à partir du moment où elles sont réactualisées : la Germania de Tacite a sa place dans la formation d'un mythe national allemand à partir du milieu du XVe siècle, de même que Brutus ou Spartacus, érigés en modèles ; les mots agora ou forum ont aujourd'hui le même sens qu'Etats généraux, voire grenelle : libération de la parole, laboratoire de la démocratie ; ils ne justifient pas un exposé savant sur leur ancêtre greco-romain ; en revanche, le forum civique tchécoslovaque de V. Havel peut donner lieu à un article particulier.

Philosophie du projet

L'exhaustivité est illusoire et peut affaiblir la cohérence de l'ensemble. Le choix des notices répond à des critères de pertinence : les « incontournables » cohabiteront avec des synthèses commodes et des entrées ponctuelles, qui seront choisies en fonction de leur exemplarité ou de leur originalité (en proscrivant le pittoresque ou l'anecdote).

Le DHL n'est pas

  • Un dictionnaire des doctrines philosophiques : il en existe d'excellents. Il va de soi que des notices marxisme, humanisme, lumières, anarchisme doivent être développées, mais en ciblant très précisément leur objet.
  • Une collection de notices mettant en scène les idées d'émancipation ;
  • Un dictionnaire des résistances, des révolutions et des révoltes ;
  • Un panthéon de grandes figures
  • Une promenade à travers les lieux de mémoire

Ce qu'il est

  • Un outil d'intelligibilité ; un mode d'emploi des sujets évoqués ci-dessus ;
  • Une introduction aux sources et à l'historiographie de la Liberté
  • Un observatoire sémiologique : les mots, les concepts, les usages.
  • A cet égard, il est important de dater les faits de liberté
  • Une enquête sur l'imaginaire de la liberté (mémoire, représentations, symboles)

Mode opératoire

L'élaboration du DHL est une œuvre collective, labellisée Université de Strasbourg. Son enracinement dans la ville où siègent le Conseil de l'Europe et le Parlement de l'Union européenne a une importance symbolique majeure.

  • La réalisation des notices est un travail d'équipe rendu possible par la diversité des compétences des uns et des autres. Le vivier strasbourgeois est riche, mais rien n'interdit de faire appel, ponctuellement, à  d'autres spécialistes ;
  • Aux réunions mensuelles pourront s'ajouter des journées d'études centrées sur un aspect de la question ;
  • Le secrétariat sera assuré par l'EA 3400, tête de réseau du DHL, dans un climat d'échanges continuels ;

Le calibre de l'ouvrage est celui des dictionnaires d'histoire des grandes maisons d'édition. Avant de susciter un partenariat avec l'une d'entre elles, en bénéficiant de l'effet d'entraînement d'une collection, il convient de prévoir une « maquette » contenant plusieurs dizaines de notices de différents types.

 

 

Note : ce texte est une esquisse. Il est appelé à grandir, à se décomposer en plusieurs chapitres qui pourraient servir d'introduction générale à la version « papier » du DHL.